A la fin d'un précédent article (Vie au soleil n° 50) , nous évoquions les prémices de la grande mutation du "mouvement naturiste" qui allait donné naissance, en 1950, à la Fédération française de naturisme.
Cette mutation, recherchée et aidée par un promoteur né, Albert Lecocq, homme d'expérience prudent et avisé, était à la fois un aboutissement et un nouveau départ. Mais n'allons pas trop vite !
Depuis une trentaine d'années, une convergence d'idées, d'aspirations, de recherches théoriques et pratiques, d'actions isolées, avait amené gymnistes, naturistes, héliophiles, médecins, naturopathes, scientifiques, etc... ainsi qu'adeptes et sympathisants de différents courants de pensées et de réalisations, à reconnaître l'existence virtuelle d'un "mouvement naturiste"
Celui-ci, longtemps dénué d'unité, de cohérence, évoluait lentement vers une prise de conscience des complémentarités ou parentés qu'il recélait. Mais le long entracte, dû au conflit 1939-45, stoppa net cette évolution.

1946-1950

1946 : La lumière est revenue.
Libérée, la vie reprend ses droits. Des associations naturistes naissent ou renaissent. Des groupsucules ont disparu, hélas ! ou se sont regroupés. Certains ont rejoint des courants plus dynamiques. Une décantation s'est opérée, et peut être un mûrissement... Des affinités se révèlent, les isolements s'atténuent.
En 1948, Albert Lecocq, qui a créé le Club du Soleil  parisien dès 1945, appelle et invite les tenants des tendances existantes à rechercher ensemble, avec lui, un dénominateur commun.
Le 28 octobre 1948, les représentants de neuf associations naturistes, réunis dans le bureau d'A. Lecocq, expriment leurs opinions sur le plan d'organisation naturiste nationale établi avant l'été par leur hôte. Les présents sont de tendances variées : gymnique, semi-gymnique, philosophique, végétarienne, etc.
La doyenne des associations naturo-gymniques représentées a vu le jour il y a plus de vingt ans, la plus jeune il y a seulement quelques mois. L'unité se réalise sur une définition non doctrinale, mais technique du naturisme.
On englobera sous le terme général de "naturisme", tout ce qui oriente l'homme vers une vie plus naturelle. Dans un premier temps, "malgré la réserve ou le scepticisme de certaines personnalités", une "commission inter-clubs des groupements naturistes" est formée, puis dotée d'une charte constitutive en trois points : Défense du naturisme - Propagande naturiste - Action auprès des pouvoirs publics.
Une autre réunion, dite constitutive, a lieu le 9 décembre 1948. Cette fois seize associations sont représentées. Elles pensent que la formation d'une fédération nationale répond à un besoin trop évident pour être différée. Durant l'hiver, la commission provisoire siège plusieurs fois, réalisant la synthèse des diverses tendances. Le projet de fédération est approuvé le 24 mars 1949, et les statuts mis immédiatement en chantier.
Presqu'au même moment, le numéro 1 de la Vie au Soleil (le n° 1 de la série qui précéda la formule actuelle) est lancé par A. Lecocq.

La FFN est née

1950 :Les espoirs se concrétisent. Les bases d'une structure fédérale sont approuvées à l'unanimité, et la Fédération française de naturisme voit officiellement le jour (JO du 19 février 1950). La vignette "licence naturiste-FFN", millésimée, est créée. C'est le début d'une nouvelle progression qui, dans quelques années, fera sortir le mouvement naturiste de la semi-clandestinité où il avait vécu jusqu'alors.
Des groupes s'organisent, de nouveaux centres naturistes sont ouverts. on y vient de tous les horizons sociaux, fuyant les bruits, les pollutions (déjà !) des univers concentrationnaires urbains, pour s'aérer totalement le corps et l'esprit, se détendre, se mettre nu au soleil et au vert, en famille et entre amis, pour trouver enfin - ou retrouver- un autre environnement, un lieu d'harmonie et de paix, une nouvelle qualité de vie au sein d'une nature respectée et protégée. On y vient aussi pour pratiquer dans d'incomparables conditions, et pas seulement pendant les vacances, diverses  activités de plein air et de loisirs : camping, caravaning, natation, volley-ball, ping-pong, pétanque, culturisme, etc. et farniente !
Quelques semaines avant la naissance de la FFN, des démarches auprès des pouvoirs publics permirent au groupement gymnosophique "Nature" et au Club du Soleil parisien, d'inaugurer à Paris, à la piscine de l'étoile, les premières activités naturistes citadines en complète nudité. Pour la FFN enfin, 1950 s'achève sur un bilan de 26 associations affiliées, et 1630 licences naturistes délivrées. Sans prétendre encore faire le plein, la toute jeune FFN pouvait se montrer satisfaite de ce résultat initial !

La presse naturiste

C'est à cette époque que le docteur F. de Lastours (Vie et Lumière) et A. Lecocq (Vie au Soleil) groupèrent en un syndicat de la presse naturiste (rattaché à la Fédération de la presse) outre les deux titres précités, plusieurs revues naturo-gymniques : Vie Libre de jeanette Waïs, et la revue A.D.I.L. (amis de l'ile du levant) notamment. Vivre d'Abord de K. de Mongeot restait à l'écart. 
Puis apparurent sur le marché Force et Nature de Mme Martelli-Souleil de Nice, avec illustrations non retouchées (ce qui dénotait un certain courage, mais était bien téméraire en 1950 !), Naturisme avec le millésime de l'année de Sylvio Rey, Nudisme et Beauté de Nicole St-Clair et Richard Nick
Le Culturo-Naturiste de Fabien Causse, auquel succéda Bob Harvest, Bionaturisme de Gérard Nizet, et La Revue Naturiste Internationale de M. de Valence.
Mais les conditions d'existence, de survie, de presque toutes ces publications sans soutien ni défenseur, ainsi que d'autres plus éphémères, étaient par trop difficiles. Elles disparurent peu à peu, alors que des revues pseudo-naturistes, licencieuses, et plus tard pornographiques, accentueront la confusion entre le naturisme sain et authentique et ce qui ne l'est pas, car elles étaient vivaces celles-là !
Il reste que le pluralisme des titres naturistes des années 50, leurs tirages et leurs aires de diffusion, contribuèrent généralement à mieux faire connaître sur plusieurs fronts à la fois le naturisme et son éthique.
Sans complaisance, sans reniement, sans excès, La Vie au Soleil garde de cette époque son label de seule revue reconnue par la fédération française de naturisme.

L'éthique naturiste

Issu du bon sens, nourri de réflexions philosophiques et altruistes, de constatations vérifiées, d'hypothèses contrôlées, de confirmations et d'analyses objectives, d'apports irréfutables et désintéressées, de réalisations éprouvées, guidé par le souci d'un mieux être de l'homme et répondant à un besoin humain croissant de recours à des formes naturelles d'existence et de contacts avec la nature "environnement et matrice de l'humanité", le naturisme va réaliser la synthèse entre ses diverses raisons d'être : l'acquis laissé par les pionniers et les organisateurs du mouvement, les conquêtes naturistes récentes, l'ouverture sur le présent et l'avenir, et les règles d'application  et d'organisation adéquates.
Ce faisant, il engendre un nouveau style de vie et une éthique particulière, indissociables l'une de l'autre et part essentielle de sa spécificité.
Cette spécificité, cette éthique, principes de base et valeurs fondamentales, forment un tout. Ce tout, la FFN et ses associations entendent expressément le sauvegarder et le promouvoir ; sans exclure ni une grande souplesse d'adaptation ni l'apport de données nouvelles, ni l'évolution des composantes selon l'évolution même de la société et de son environnement, mais toujours dans le sens d'une qualité de vie meilleure et aussi naturelle que possible.
Les données naturistes actuelles peuvent être sommairement précisées et situées par quelques "points de repère".
Besoin croissant de liberté, de joie de  vivre, de santé physique et mentale, de choses simples et naturelles, d'harmonie avec le milieu naturel, d'intégrité et de bien-être de l'individu, de remède au mal de vivre, de tolérance, d'évasion et de paix, de réhabilitation du corps humain.
Il s'inscrit en réaction contre les tabous ancestraux, les préjugés, le conditionnement, l'aliénation de l'individu et l'affaiblissement de ses auto-défenses naturelles ; contre les excès et les agressions de la "modernité" : dénaturation des aliments, toxicomanies, drogues, pollutions, bruits et rythmes traumatisants, exacerbation de la sexualité, etc.
Probations et confirmations constantes des vertus relaxantes, rééquilibrantes, sociothérapiques, du nudisme pratiqué en commun et ouvert au plus grand nombre, quel que soit l'âge, les origines, la situation sociale, l'aspect physique, les opinions et les croyances témoignent assez du rôle que peut jouer le naturisme dans notre société.

Pour l'individu

"Une âme saine dans un corps sain : Men sana in corpore sano "... Cet état idéal est beaucoup plus accessible par la pratique fréquente du naturisme.
Replacé parmi les éléments naturels, sans barrière inutile ou néfaste, nu, retrouvant ainsi une aisance et un équilibre lui permettant de mieux se contrôler, le naturiste éprouve une sensation euphorisante de bien-être : "le plaisir d'être nu", il découvre une plénitude vitale, un "état de grâce" : la santé physique et mentale.
Cette santé est génératrice de beauté, d'harmonie et de joie. Joie d'être sain, joie de transmettre à ses descendants un héritage biologique intact ou renforcé. Les pulsions agressives disparaissent. La tolérance, le respect de la personnalité humaine et de la liberté entre les hommes, le sens esthétique, se développent. Le fait de se montrer tel qu'on est en face de ses semblables, tels qu'ils sont, de recréer ainsi avec eux des relations humaines, d'égal à égal, imprégnées d'une authenticité que l'hypocrisie vestimentaire ne permet pas, est générateur de confiance, de franchise, de tolérance et d'altruisme.
La fréquentation répétée des centres de loisirs et de vacances naturistes, les affinités, les contacts sociaux et relations amicales qui s'y nouent entre familles et individus, dans une ambiance de sérénité, de retour aux sources et de respect réciproque suscitent un état d'esprit nouveau, une conception plus réaliste et plus noble de l'existence.
C'est là, la meilleure évocation des aspects éducatifs au sens le plus large, culturels et sociaux, du naturo-gymnisme.

Maintenant

Notons encore, parmi d'autres , trois données relativement récentes:
  • le naturisme gymnique "est la riposte à une société hypocrite, puritaine et obsédée. Dans l'atmosphère obsessionnelle créée par le renouvellement constant de l'interdit, le nudisme apparaît comme un havre de grâce et de beauté (M.A. Descamps, le nu et le vêtement);
  • en réhabilitant le corps, en libérant psychologiquement l'individu "du tabou de la nudité qui, commercialisé, draine l'argent de beaucoup dans les poches de quelques-uns" (F. Huot loisir-plus Québec), le naturisme gymnique constitue aussi jusqu'à un certain point une libération économique.
  • affirmation et revendication du droit à la nudité individuel et collectif, selon le lieu et le climat, quand le port de vêtements ne s'impose pas. Affirmation souvent exprimée par l'exemple, notamment dans la pratique du naturisme "sauvage"
La Fédération française de naturisme, les associations, les naturistes organisés, et en général les individus qui se réclament du naturisme, ont fait leurs les quelques données énoncées ci-dessus, ainsi que la définition du naturisme adoptée par 28 pays représentés au Congrès international naturiste de Sérignan et Agde en 1974: "le naturisme est une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisée par une pratique de la nudité en commun qui a pour but de favoriser le respect de soi-même, des autres et celui de l'environnement"
Par Jean Gantois La Vie au Soleil n°54 Septembre-Octobre 1977